A propos

Né en 1941. Enseigne la Philosophie à Lille jusqu’en 2001. Membre du comité de rédaction de la revue Incognita (Editions du Petit Véhicule -Nantes).

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Bibliographie

Terrasse  avec paysage au bord du Célé. Le Riffle. Janvier 2006.

Inventaire des Territoires. Le Riffle. Juin 2006.

La femme entre les deux âges. Le Riffle. Novembre 2006.

Le Promeneur de la fin des Terres. Le Riffle. Mars 2007.

Imagier pour Manhattan et quelques îles. Le Riffle. Août 2007.

Cantique du Causse. Le Riffle. Décembre 2009.

Les Cadastrales. Le Riffle. Mai 2011.

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Les cadastrales

Publié le 8 septembre 2011
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De quelle image le sentiment d’être propriétaire peut-il se nourrir ? Des lieux ne sont que traversés, d’un coup, une seule fois tandis que nos paupières restent closes. D’autres que nous piétinons à force d’y revenir portent sur le sol comme notre paraphe, cette signature tant de fois répétée qu’elle inscrit sur la terre un tatouage, le nôtre difficile à transmettre, à traduire et qui nous laisse muets. Épiderme de la terre où çà et là nous prenons possession des lieux. Indûment. À la volée.

La terre. Des routes, des autoroutes nous traversent en retour depuis longtemps mais c’est la terre qui en conserve les tracés. Empreintes parfois réduites à l’os d’un souvenir comme un mot sans chair abandonné sur une carte que le plomb noir de l’imprimeur a mordu. Et sur cette carte également des demeures dont nous ne sommes pas nécessairement possesseurs mais qui prêtent à rêver, à poser nos vies différemment, ainsi que se distinguent très loin depuis un train, ces maisons déjà éclairées à l’approche du crépuscule et dans lesquelles on se plairait à pénétrer, pour revêtir des coutumes nouvelles,  s’asseoir dans l’immobilité, et rester là, pris au charme de cette demeure déjà loin,quand s’annoncent la gare et la fin du voyage.

Ces demeures, il convient de les faire parler en liant la conversation, et découvrir jour après jour le monologue infinitésimal du bois, des charpentes qui chuchotent, surtout la nuit, ou écouter les messes basses de la pierre des murs qui n’a pas abandonné sa vie naturelle. C’est à partir de ce langage ténu que le cadastre se dessine, que Les Cadastrales s’écrivent avec pour les étayer le murmure des arbres, les orages qui ronchonnent, le pépiement minuscule des enfants, le grondement des autoroutes qu’il faut emprunter pour parvenir jusque là. Reste au cœur de ce territoire, la place privilégiée pour accueillir des errants qui ne le sont plus dès qu’ils se sentent amis, aimés, ou les chaises vides au bord de la table qui suggèrent la présence de ceux qui ne s’assoient plus à nos côtés.

En chacun de ces cahiers comme un registres de propriétés inaliénables.


A Pierre Bergounioux,

(A qui le titre est emprunté )


IL VA FALLOIR, UN TEMPS,
DESCENDRE AUX CATACOMBES.

1

Qui sommes-nous, tellement arrogants
À vouloir rester dans les villes pour les hanter
Et y trouver nos traits difformes
À travers l’illusion des miroirs et des autres ?
Nous tellement fiers de nos propriétés imposées :
Le chaud, le froid, le tiède, la saison hors saison.
L’eau courante mais tordue, gauchie, déformée
Ralliée aux coudes et à l’esclavage des plomberies ;
Le feu maîtrisé, loin de toutes les flammes,
De tout brasier, de toute étincelle de pensée ;
L’air livré en cubes victime de la pasteurisation
Et programmé à rebours, tropicale sous la neige.
La terre minimaliste au fond des jardins
Rongée de chimie, en pots, livide, cadavérique,
Sans pluie, brûlée par un soleil d’artifice.
Et nous au milieu de ce chaos d’avant les dieux,
D’avant les veilleurs, Homère, Platon, Aristote,
D’avant le ciel guetté par un œil de berger,
Nous, jumeaux épuisés de nous-mêmes
Accrochés d’un clou d’orgueil à un astre mort,
Pris à l’errance, poings liés, l’œil affaibli
Comme celui de la lune à son dernier quartier,
Nous comme elle, rétrécis et fondants
Dans l’énorme bouche noire du cosmos.

2

Nous comme les barres de HLM qu’on abat.
Et nos fers vertébraux qui subissent la rouille
Et nos poitrines excavées où le béton devient sable,
Nous pris à l’acharnement du soleil sur nos fêlures
Ouvertes de grands sourires niais et impuissants.
Et nos chevelures que rien ne peigne,
Ni les nuages vert-de-gris, subjugués, en fuite,
Ni la nuit venue quelques constellations
Qu’on a jetées là, permanentes comme pour nous rassurer,
Nous à peine pour un jour, des oiseaux de passage,
Des voyageurs indécis entre deux quais,
Des passantes occupées à masquer leurs ailes,
Et qui tous et toutes reprennent le voyage.
Nos os déjà usés à force d’embrayages
De patinages grinçant pente après pente,
Nos phalanges écrasées sous les doigts des autres
- Quand ils tendent une main naufragée -
Soucieux de s’arrimer à nos rampes.
Nos vies rapiécées, couturées, reprisées
Là où elles se frottent, aveugles au crépuscule
Parce que nos corridors sont des souterrains
Entassés, les uns sur les autres, au-dessus des gouffres
Et nos portes, des sas clos, résistants, harnachés
Comme des armures coulées à la mesure
De l’envahisseur et comme lui plates et lisses
Sans rebords, sans prises substantielles
Tout juste bonnes à résonner sous les coups
À renvoyer l’écho. Simplement pour faire peur.
Nous plus terrifiés d’être seuls, enfermés
Acharnés à laisser le vantail ouvert sur les couloirs
Pour le laisser battre aux courants d’air,
Comme un cœur saisi par la chamade.

3

Et plus encore sous la lèpre des propriétés.
Nos bibliothèques disjointes, disloquées
À grands coups de déménagements, de doutes
Au moment de les sceller dans les murs.
Nos lectures souvent si vaines, si peu entreprenantes,
Entamées d’un œil, vite achevées par l’autre,
Vite, pour l’étonnement, pour le fun
Comme des présents dont l’emballage
– Et seul l’emballage – flatteur nous avait conquis.
Et nos livres, fidèles, si chiens à nous suivre,
Si ombrageux de leur place, si défiants de la fraternité
Qui les resserre ou les déplace pour un neuf.
Nos livres eux-mêmes gauchis par nos travers,
Imprégnés d’un océan d’humanité, barbares,
Bardés d’humeurs troubles, de caprices brefs,
Noyés sous la face cachée d’une féminité lunaire,
Raidis par les scènes, prompts à la rupture
Et que nous rangeons une fois pour toutes,
– Nous si arrogants de vouloir être leur double –
Que nous déplaçons, à l’écart, dans l’oubli.

* * * * *

Cantique du causse

Publié le 8 décembre 2009
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Ici. Bien avant l’homme alors que les éléments encore trop mal séparés les uns des autres pour illustrer les Météorologiques d’Aristote – le calcaire toujours imprégné de ses débris océaniques reconnaissables, la rivière nourrie seulement de nuages impeccables et par-dessus tout le ciel sans déchets, le regard pur – s’exercent à sculpter un paysage sans pareil. On y vient par hasard. On reste par conviction. Cette certitude est telle que s’esquisse avec le temps l’évidence d’être natifs du lieu, d’appartenir à une lignée, celle des hommes sans doute mais parfois de figurer aussi comme le benjamin d’une fratrie de châtaigniers rencontrés chaque jour, de ne pas paraître étranger au tracé des chemins ou d’avoir quelque influence sur l’épanouissement des grappes de la vigne. De ces imbrications pas toutes illusoires se nouent au fil des années des écrits qui s’efforcent de comprendre les harmoniques qu’elles engendrent en laissant poindre les nœuds qui unissent un emplacement réduit jusque-là à un assemblage disparate.

Être d’un lieu impose le Qui sommes-nous ? Question naïve quand les désastres de toutes les horreurs entamées par le XX ème siècle continuent de s’étendre. Les arbres nous sont si ressemblants avec leur chevelure abandonnée au vent,  l’eau si conforme à notre impatience dans sa hâte vers un écoulement toujours repris, le ciel si jumeau pour cette permanence et cette régularité qui nous enclenche, horloges répétitives, les bêtes si proches au moment de s’approprier des territoires dans les landes que les humains se dissolvent et se confondent avec le causse. C’est ainsi qu’ils sont autochtones, pétris par la rocaille, patinés par les éléments. Au fond rien ne nous destinait à survivre, à progresser parfois traversés comme d’une rafale par le doute si ce n’est  la recherche d’un  langage plus approprié à la survie, un langage de secours, celui qui renoue avec des origines à l’unisson des autres espèces.

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Extrait

CHÂTAIGNIER

Sa tête fourrage dans le ciel, son pied dans la nuit des morts. Ainsi travaillé par un étirement plus qu’ancestral il craque. Il craque à l’image du calcaire calciné par le soleil ou lorsqu’ ailleurs, très loin, vers l’Océan Indien, vers les Rocheuses, au cœur de l’archipel japonais, deux plaques qui s’écartent l’une de l’autre apportent jusqu’au causse les éclats de leur rupture. Apprend-t-on du neuf à l’écoute de cette rumeur qui confirme que tout se tient d’un seul bloc ? Crispé au sol, bras ployés sous la charge le châtaignier soutient le ciel d’autant plus lourd qu’il se gonfle d’orages de fin d’été, alors que les peupliers se contentent de jouer les roseaux dans la bourrasque et que les chênes, trop petits, trop malingres, font le gros dos.

Il craque aussi en imitant le fracas de la foudre, elle qui tant de fois chercha à l’allumer et ne parvint qu’à le fendre jusqu’au coeur comme un chagrin d’amour inguérissable qui laisse sur sa peau cette trace indélébile posée par un baiser noir et qu’il n’a su effacer. Même séparé du sol et des cieux, tronçonné, raboté, il craque encore : toutes marches de son escalier transformées en touche de piano sur lesquelles jusqu’ici personne n’a su poser un véritable accord ; toute sa charpente rassemblée en coque de navire renversé et qui la nuit grince et geint sous les coups de boutoir des nuages. Bien vivant malgré ses apparences, le châtaignier se tient dans ce paysage de tenons et de mortaises où chaque pièce longuement envisagée s’ajuste à merveille avec toutes les autres.

Rescapé des haches, des scies, façonné comme les bûcherons d’un bois si tordu qu’ils ne pourraient y tailler des poutres bien droites. Sain et sauf du feu, des incendies tant il étincelle dans l’âtre et se venge des brûlures en brûlant l’alentour. Pour tout dire oint des dieux, des seigneurs qui l’ont fait entrer dans la famille avec considération pour la récolte régulière de chaque automne mais surtout un peu par crainte, par précaution face à son pouvoir d’attirer les orages, de les supporter, d’en profiter peut être en y puisant une force de gaillard avec lequel il valait mieux s’apparenter , s’inventer un cousinage proche, sans oublier de lui rendre visite à date fixe, de le soigner, de l’enrubanner de salamalecs, de s’asseoir dignement sous son ombre gouleyante comme un vin neuf.

Il se perpétue malgré les hivers qui s’aventurent à le pincer curieux de savoir s’il vit encore derrière ses membres dénudés. Pour des amants démunis qui le prennent comme témoin, il a recueilli leurs chiffres enlacés et leur cœur transpercé sur son parchemin rugueux. Fidèle à tel point que si plus tard ils reviennent, bras ballants, un peu gras, plus ronds, essoufflés par la pente, leurs initiales les attendent qui ont desserré leur étreinte, elles aussi mafflues, épaisses, imposantes dans leur cœur gros de cholestérol.

Ô nos mémoires désaccordées qui battent trop vite ou pas assez. Nos mémoires qui s’emplissent de vide au delà de la bonne mesure. Et ces doigts que le châtaignier tend vers le ciel en hiver comme pour déchirer les nuages et se nourrir d’azur ou qu’il enfonce sous terre à la recherche d’un ancrage solide, d’un humus compact qui sera bientôt le nôtre.

Et ce châtaignier là, solitaire, bien isolé retiré des réunions de familles qui se tiennent encore à l’écart dans la forêt à grands renforts d’embrassades, de choc entre les vieilles branches et qui n’en finissent pas. Lui qui s’est dégagé de toutes les noces, de tous les repas d’enterrement, de toutes les ouvertures de la chasse, de toutes les veillées de dénoisillage et qui a fui les commères, les conteurs, les porteurs de fausses nouvelles pour s’enterrer en ascète sur le sommet d’une falaise sur laquelle de son perchoir il fait le fat et semble s’avancer comme un chanteur au bord de la scène. Qui va ouvrir les bras et pousser sa première note.

Lui notre Cerbère. Notre veilleur. Notre garde-côtes. Notre sentinelle. Qui n’est pas insensible au détour que la rivière accomplit pour le rejoindre en contrebas en creusant sa fosse d’orchestre. D’où elle reprend ses accords printaniers échevelés, violents, excessifs jusqu’au bris du matériel wagnérien, tandis qu’en août, somnolents et assagis par une mélodie de Debussy ils chuchotent. Qui ne se fait aucune illusion et la sait duplice, coquette, parfois commerçante sans état d’âme, presque vénale et qui dans tous les cas facilite le négoce : les barques louches, les barges nocturnes, les canoës trop chargés, la pêche hors saison, tous ceux qui la remontent ou la descendent sans soucis des tractations, de la nature des échanges, de l’origine même des revendeurs parfois venus de très loin. Le châtaignier observe, emmagasine, il n’en dira pas plus.

Et chacun de le trouver à son goût, le châtaignier malgré son écart du monde et sa vie d’anachorète. Comme un seigneur lui-même qui accepte les courbettes de la rivière – il y a de a génuflexion dans le méandre anguleux qu’elle pose contre la falaise – et daigne parfois par beau temps s’y mirer. Comme un abri d’abord, une cabane, une maison, un palais enfin à mesure de la montée de l’imaginaire chez les enfants, à mesure également de leur ascension dans les branches et qu’ils grandissent eux-mêmes : un jour parvenus au faîte et calés sur les créneaux de leur tour d’ivoire. Comme un interlocuteur solide, à lui tout seul un groupe de parleurs anonymes à la langue bien pendue, qui soigne les abandonnés, les désemplis, les désertés, les monocordes à l’aide des mêmes propos ombrageux. Avant de les voir repartir pleins de leur vide incommensurable, mais saufs. Sans bouger, il a vu, il voit passer le monde.

Ceux-là qui marchent – quittant le chemin à peu prés rectiligne du plateau, aspirés de très loin vers son ombre feuillue, son parapluie, vers ses branches qui font signe, son dossier pourtant dur, ses bras tendus – et qui ont fini par creuser un détour, un méandre paresseux pour jeter leur sac, la coquille, les cartes de navigateur rehaussées de tracés rouges, des sandwiches durcis après avoir dégouliné sur le journal rédigé pas à pas, la boussole jamais guérie du septentrion : tout le barda qui s’écrase entre deux racines. Comme ils s’affalent eux-mêmes, le corps réduit à deux jambes de pierre, deux poumons comme des forges, tandis que la tête à la renverse trouve l’oreiller de bois ajusté à son âme et les pieds une jonchée de glaïeuls qui en vu d’autres.

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Imagier pour Manhattan et quelques îles

Publié le 8 août 2007
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Les textes de cet ouvrage se donnent comme un autre recueil à la suite d’Inventaire des Territoires. L’imagier est ce livre confié à l’enfant – « amoureux de cartes et d’estampes » -qui peut y puiser à chaque page les merveilles du monde sous une autre forme à l’aide d’autres signes, il est aussi la représentation condensée par l’écriture des lieux et des présences nécessaires –ceux qu’on emporte avec soi – qui surnagent grâce à l’expression poétique comme des îles qui traversent les années. Sans doute parce que la poésie, dans ses origines archaïques, est également un outil ou plus précisément une torche sommaire appelée avec le temps à devenir une lampe élaborée qui ne perce plus seulement les ténèbres alentour pour en dissoudre l’inquiétude, mais s’efforce d’illuminer également selon une précision accrue le monde qu’elle cherche à pénétrer tout autant que la technique qui est mis en œuvre.

La matrice insulaire de ces textes s’applique aussi bien aux paysages dépouillés du causse, à la terre plate et flamande infiltrée par la Mer du Nord, aux falaises de Big Sur, aux gratte-ciels de Manhattan, qu’aux poètes, aux êtres chers, aux disparus tout aussi capables de tendre des rivages secourables. L’existence qui se déroule ne peut se réduire sans danger à la seule perception de l’instant présent ou à la doctrine du carpe diem, elle entraîne à sa suite et autour d’elle un ensemble d’évènements, de lieux, de personnes qui s’agglomèrent, forment des balises, tracent les frontières d’un univers sans pareil. Le cheminement qui s’ouvre alors ressemble à un travail d’arpentage, il s’agit de repérer et de joindre ces faits désassemblés et leur donner la consistance suffisante d’un archipel. Les êtres ont perdu leur épaisseur matérielle, les lieux ne possèdent plus leur luminosité d’origine, mais l’écriture qui les transpose peut leur insuffler une seconde vie à base de ces images qui sont les fondements de la poésie.  Enfin réunis au cours de cette traduction les territoires retrouvent une existence, ils se donnent des confins, des étendues précises, ils se repeuplent aussi et cette fois  confortés par l’assurance qu’ils ne seront plus sujets à l’usure des souvenirs puisqu’ils se sont fixés définitivement dans un langage que rien ne peut corrompre, ni la marche des horloges, ni les destinées fragiles et éphémères.

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Extrait

QUAND  IL  NEIGE  DU  RIMBAUD

1

Arthur s’est arrêté d’écrire. Des poignes lourdes –celles d’un rêve qui l’avait saisi à la gorge, celles des femmes qui ne tendaient qu’une main rêche en guise de caresses – s’abattirent sur ses doigts jusqu’à les naturaliser dans un rhumatisme précoce, semblable à cette raideur de gonds rouillés qui figeait mes vertèbres à chaque coin de rues.

Quand je l’appris, quand toute son œuvre fut interdite d’accès faute d’éditions rentables, parce que les diplômés fourbis d’attachés-cases et d’ignorance fière se contentèrent  de l’ânonner sans comprendre ou se turent, simplement victimes d’analphabétisme triomphant, quand les livres d’abord violés et rompus se consumèrent dans l’incendie des bibliothèques – à Sarajevo l’embrasement fit neiger du Rimbaud pendant huit jours -  alors je pris la décision de partir.

2

Tu fus mon frère Arthur. Tôt, si tôt que nous pouvions encore courir l’Ardenne du même pas , nous allonger sur le dos d’un pré, sur les vertèbres d’un val , bouche ouverte dans l’attente du lait que l’aube laisserait goutter, tête nue afin que nos cheveux longs et l’herbe des prairies s’accouplent en enfonçant leurs racines dans nos têtes , folles du retour du printemps, tranquilles à dix sept ans de n’avoir qu’à galoper derrière ces voiles de mariées en fuite que le brouillard déployait sur un sein blanc .

3

Avec la chevelure blanche venue, je fus ton père et colporteur dans mon sac de ta bible, comme une carte IGN froissée, salie, déchirée aux plis à force d’avoir tenté de cheminer vers la Belgique, vers Aksoum, vers Marseille pour arriver à temps ; vers Paris, devenu inquiet par la plage rouge qu’y déroulent les fédérés et par les salves en bouquets dans les sentiers du Père Lachaise devenus roseraie  pour le pouvoir.

Tous mes trains mènent au Cabaret Vert, à la Commune gonflée comme une rage de dents sur la Butte, aux tombeaux des rois d’Ethiopie sagement rangés dans leurs ruches, à la Place Ducale – tout à coup peu sérieux à mon âge de nouer mon regard au passage d’un tout petit chiffon – à Douai  parfois, pour un jour d’été imprévisible, en quête  d’un fugueur. Inquiet encore à chaque pas de perdre çà et là la trace des semelles. C’est le lot des pères morts trop jeunes de devenir des fils.

4

Viens mon enfant monstre. Viens vers le sud- pour nous gens du septentrion seule certitude que nous tend le bras raidi et bleu de la boussole lue à l’envers -. Je ne t’apprendrai pas à planter les arbres,  à les arroser d’une larme aux heures de canicule, tous sont comptés une fois pour toutes, leurs jours également. Ni à attendre que le temps passe à travers le cœur des horloges. Viens ,nous ferons notre visite annuelle à l’Ancien lui-même surpris de tant de mots semés et qui germent sur quelques arpents où le raisin, les moutons , le vin, les chants qui claquent comme des drapeaux , les femmes de retour des jardins , les regards des bêtes sont noirs.

Ce n’est pas l’Italie, ce n’est pas la Toscane, ce n’est pas un extrait des Bucoliques qui monte de la terre mais la voix du Vieux , une voix rouillée , à la déraille, d’avoir trop soufflé sur les braises de Mai, d’être à la fin du disque, comme tu le fus fatigué , bateau perdu recraché par les fleuves. Ivre.

5

Nous conférerons sur les terrasses, un verre de carbonaione à la main, comme des monarques coupés du monde. Le crépuscule venu, avec son soleil rouge étranglé par le nœud des collines à l’horizon et la brume acharnée à dissoudre nos pieds , tu poseras un plaid replié sur ta jambe manquante et Léo un foulard à la gorge pour calfeutrer la parole à l’usure. La casquette pour chacun si le froid survenait. Je resterai à distance. Pour croire encore à vos voix qui se dissolvent, l’une qui couve l’œuf noir de l’utopie, l’autre qui saccage encore de ses courses la traversée des grammaires. Tous deux obscurcis par l’appétit de la nuit.

6

Ce sera comme un soir de nouvel an ou de quatorze juillet, quand la fête est finie. Vous resterez seuls, la tête dans les étoiles, vos chevelures tressées comme une nouvelle constellation. Libérés des visites, des contraintes, à nouveau sur la marge, prêts à cracher par terre, à tendre des os aux chiens pour qu’ils les rongent, à rouler du pétun dans un coin de page du Financial Times, à griller une Celtique grosse comme un barreau de prie-dieu, à boire des vins raides comme l’injustice. Prêts aussi à refleurir , à lorgner des filles de l’entre deux mondes en train de glisser sur les flots des ténèbres au fond d’un bar à marée haute , à les séduire de deux mots, pour le fun, et la jouissance d’avoir fait lever la plus belle vague.

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Le Promeneur de la fin des terres

Publié le 8 mars 2007
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Promenade. Promeneur. Thèmes classiques, conventionnels qui ont déjà reçu leurs quartiers de noblesse avec Rousseau, la littérature romantique, sa musique allemande. Les déclinaisons à propos de la rêverie qu’entretient l’errance, du paysage qui dévoile son vertige sublime à l’aplomb d’un chemin de montagne, de l’apparition d’un ciel illuminé à la tombée de la nuit se sont épuisées à force de répétitions. Reprendre cette quête imposerait de s’y couler docilement et de respecter une fois encore –peut-être une fois de trop- ses règles attendues qui ne laissent aucune place à l’invention. Ce n’est pas là que le récit ouvre ses chemins.

Le promeneur donc se promène, un jour déraciné d’habitudes fortes, sensuelles et bataves pour partir dans l’incertitude simplement mené, de plus en plus même vers La Cornouaille où ses pas l’entraînent à la fois vers des sites inconnus qui l’aspirent et vers une femme Sue –Emma celle qui a su l’extraire de son antre. Avec la localisation bretonne, il y aurait pu avoir matière à convoquer l’obscurantisme magique d’un folklore douteux, mais cet aspect est banni au profit de la découverte de puissances – l’arbre, le grés, l’océan, les cieux- posées là en majesté, une majesté originelle, qui n’est pas sans effet sur un personnage tiré de sa terre plate et taiseuse. Au cours de sa progression il ne cherche ni un écho, ni un double dont la vibration lui révélerait l’harmonie de la nature et l’accord de sa propre présence au milieu de régions inconnues. Il s’avance l’esprit libéré, un peu vide, toutes passions en sommeil, et par là rendu capable de recevoir ce que le détour des chemins lui tend, des personnages qui poursuivent leur trajet en abandonnant quelques poussières de comètes, le paysage fantastique où la mer et le roc s’embrassent  violemment, l’apparition d’une jeune femme irréelle qui le mène au-delà de toute rationalité.

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Extrait

« Un autre matin Tiphaine se plante à mes côtés. Depuis l’apparition du jour, les percées incisives du soleil luttent avec une bruine mince et inconstante qui dépose des gouttes tièdes. De légers ruisseaux courent. C’est une journée ambiguë, et comme incapable de choisir entre deux saisons qui la tiraillent. Au passage, sur la petite place la sculpture de l’enfant égyptien  en larmes m’a susurré un début de récit – une mésaventure tirée du fond des temps – sur lequel malgré tout curieux et friand d’exotisme je n’ai pas cru devoir m’arrêter.

L’échoppe du bouquiniste me retient non seulement pour parcourir quelques pages et acquérir un ou deux volumes, mais parce que l’odeur des livres, leur feuilletage m’apporte un refuge, un refuge inégalable et presque enfantin qui m’abrite de tous les arcanes du monde réel. Plus tard sur la rampe qui accède aux quais un rayon de soleil, un rayon chaud traverse le rideau de bruine et m’épingle à la rambarde. Sur la surface totalement lissée du port, le chant minuscule d’un oiseau invisible se répercute. Un bateau vert passe le môle. Les retraités au bord de la capitainerie agitent un groupe d’insectes rescapés. Une bande de bleu intense déchire les nuages. C’est ce matin là que Tiphaine se plante à mes côtés.

Rien ne m’annoncé sa présence. Ni son pas qui emprunte aux félins- souple, un peu de biais – que je découvrirai plus tard, ni le choc de ses socques qui aurait du retentir longuement avant de me rejoindre. Tout se passe comme si elle jaillissait du sol. Un rayon de soleil la matérialise. Elle est mince, vêtue d’une robe noire qui dégage le bras jusqu’à l’épaule, la chevelure aile de corbeau  est ramenée sur la nuque par un élastique, le visage ovale s’orne de la seule couleur qu’elle affiche, une petite bouche sanglante et circonflexe que le rouge éclatant a souligné. Elle offre également un regard direct au fond duquel j’ai senti le vertige ancré à la croisée de l’œil gauche pers et de l’œil droit jaune qui tracent deux profils disparates : l’un voué aux espaces sans limites de la mer et du ciel, l’autre à l’humeur casanière des chats endormis qui n’ouvrent au réveil qu’une seule paupière. Sans sourire elle me parle et comme brûlés par le passage entre les lèvres incendiées, les mots ne me parviennent qu’à peine, le temps que je la cerne, que j’accepte la matérialité de sa présence en m’efforçant de maîtriser un premier mouvement de recul.

Très vite elle adonné son prénom. Je ne peux éviter de lui confier le mien. Très vite aussi elle entame un monologue tressé de petits riens, je m’abandonne aux mêmes banalités. Cependant notre point de rencontre est ailleurs. Au milieu des prévisions pour la pluie, le soleil, le vent la température de l’après midi dans lesquelles je m’empêtre, elle a plongé  brutalement dans mon regard pour me questionner, un peu comme si elle découvrait ma présence. « Qui es-tu ? »  Son interrogation tombe d’un bloc et brise la phrase que j’avais entamée. Le tutoiement fait saillir les restes d’un langage puéril sans apprêt il institue également l’espace d’une camaraderie ou d’une complicité qu’on pourrait croire anciennes. Je réponds mal ou à peine saisi par cette demande naïve directe peu soucieuse des usages en cours entre inconnus et qui me porte à esquisser un sourire. Mais pris dans le regard asymétrique qui fonctionne comme un piège – l’iris bleu vous rassure en déployant son innocence, l’iris jaune vous happe – je découvre que la question se place sur un autre registre où les réponses échappent aux certitudes abruptes.

Tiphaine ne revient pas sur son interrogation. Est–ce bien nécessaire  alors qu’elle se fiche en moi comme une écharde et qu’à chacune des rencontres face à cette adolescente dont je ne sais rien  c’est plutôt la question du qui sommes-nous ? qui devient de plus en plus aiguë ?

Au retour du chantier, Sue Emma répare les fêlures du jour entre ses mains qui se sont endurcies. Pour quelques heures notre océan est clos. La maison s’isole derrière un jardinet enclavé par des murs. Celui-ci sommeille à l’abri de sa porte. Et cette entrée anonyme est pratiquement aussi discrète et imperceptible que le début de la Venelle Obscure. Calfeutrée sous ces défenses c’est une nuit de plus en plus gonflée d’obscurité et de plaisirs que Sue Emma patine en silence. Le matin voit couler une jouvence dans mes veines mais rien ne saurait me maintenir au tréfonds de la chambre où privé de mon ouvrière déjà sur les quais j’ai le sentiment d’étouffer et même de perdre les forces accumulées jusqu’à l’aube. La petite écharde est presque douloureuse.

Sans lieu ni heure de rendez-vous, sans habitudes ancrées pour guider mes promenades Tiphaine me rejoint toujours sans que je puisse la voir venir de très loin. Nos phrases reprennent vite à la suite des points de suspension qui les avaient séparées la veille, la tenue de la jeune femme n’a pas changé – une touche supplémentaire de noir grâce à un foulard noué au cou, de minuscules diamants qui jettent un arc-en-ciel au lobe de l’oreille – pas plus qu’elle n’a quitté les socques criardes qui accompagnent son apparition et son frôlement.

Malgré mes cheminements qui ont musardé  assez loin avant sa rencontre , elle m’entraîne vers des lieux que je n’ai pas encore investis et qui se découvrent après avoir pénétré des ruelles taillées en quinconces au vif d’un pâté de maisons comme jalouses de se tenir à l’écart des curieux. Nous pénétrons des immeubles qui donnent tous les signes d’un délaissement irréversible voire de leur disparition prochaine alors qu’à l’intérieur les meubles et les tentures à peine poussiéreux ou la senteur forte de tabac blond trahissent une vie secrète. De longs couloirs patrouillent. Des escaliers gémissent. Des fenêtres en perchoirs s’ouvrent aux vents de la baie. Des terrasses donnent sur le ciel.

Devant une boutique ravinée et incolore colonisée par de vieilles affiches et quelques panneaux publicitaires rouillé issus d’un autre âge, j’ai cru bon de comprendre que Tiphaine a élu domicile  derrière la façade qui hausse une épaule dans la pente. Epicerie, Droguerie, Mercerie ? Le magasin reste impénétrable malgré quelques lettres encore visibles et l’achalandage hétéroclite de ses vitrines où plusieurs peintures et dessins de facture naïve tournent au bistre ne m’apprendra rien de plus sur la destination des lieux. Avec une grande tendresse Tiphaine a posé la main sur le montant épuisé de la porte mais elle ne laissera sourdre aucune explication en écho à ma mimique interrogative. Plus même, alors que j’insiste et la questionne en utilisant son prénom – pour la première fois peut –être ou en le façonnant d’une intonation nouvelle qui se veut séductrice – elle barre ses lèvres d’un index tendu à la verticale qui un instant bâillonne le vent et impose le silence aux mouettes. »

* * * * *

La Femme entre les deux âges

Publié le 7 novembre 2006
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Roman. C’est la dénomination d’un récit où des personnages prennent chair, tracent leur vie, vieillissent, changent, se cherchent, se rencontrent, se perdent, silhouettes plus ou moins repérables, parfois travaillées d’une psychologie en quête de réalisme, présences traversées de désirs, de violences, et que le lecteur suit, attentif, pris à l’illusion alors que ce peuple fictif n’existe que par des signes tracés sur du papier. L’ambiguïté de cette forme littéraire autorise toutes les variantes jusqu’à celle qui permet de supposer que les personnages ne sont pas imaginaires, qu’ils sont issus du réel ou mieux encore, ce qui est ici plus véridique, qu’à force de densité ils cheminent ailleurs à l’abri de leur propre monde et qu’ils parviennent à s’imposer .

Ils vont et viennent dans cet ailleurs, du moins on pourrait le croire, jusqu’au jour où l’un d’eux – peut être le plus fragile, le plus quémandeur d’existence pleine, le plus tenté par l’exhibition de ce qu’il voudrait être – s’échappe. Une chanteuse – femme de spectacle, de mise en scène, spécialiste d’effets, semeuse de paillettes et de chimères – parvient à s’imposer, à prendre pied au cœur d’un environnement plus solide que celui de la rêverie et à entraîner à sa suite d’autres personnages, en particulier un poète vieillissant, des musiciens, une errante vaguement amoureuse, un jeune homme hanté par le remords, une serveuse de bar simple comme un coup de hache entre lesquelles l’héroïne, c’est le terme consacré, navigue saisie par la fuite du temps et l’interrogation sur son travail d’artiste. Emportée par ses contradictions parfois fortes, elle est la femme entre les deux âges à l’image d’un tableau de l’école de Fontainebleau qu’elle découvre dans un musée et où une jeune indécise hésite entre un admirateur fringant sans doute un peu léger et un vieillard déjà prisonnier des ombres qui montent derrière lui.

Sous une forme traditionnelle les protagonistes s’attachent souvent à démêler les fils de la création artistique, les uns confrontés à la solitude de l’écriture, les autres au contact direct avec un public, sans pouvoir prendre conscience qu’eux-mêmes, confinés à une existence purement romanesque, ne sont que l’aboutissement d’un façonnage imaginaire auquel ils n’échappent pas malgré cette apparence réelle que leur prête le récit. Ils ont aussi leurs lieux – le sud-ouest, Londres, Albi, Bruges, Le Thoronet- qu’ils semblent parcourir ou habiter avec beaucoup de naturel mais privés de la lucidité qui leur permettraient de comprendre qu’ils ne se trouvent là que par la volonté de leur auteur et que ce choix n’est pas innocent.

Extrait

« Entre temps, l’abbaye du Thoronet avait déployé sa majesté. L’accès long et sinueux laissait supposer l’ampleur de la traversée et son danger au Moyen Age. Avec en tête, les savoirs que Julien avait dispersés lors de la découvertes d’autres architectures cisterciennes. Judith se repérait.

Par contraste, une femme très jeune et jolie guidait les touristes dans l’âpreté du lieu qui semblait comme un morceau de temps préservé. Judith se joignit à eux et admira le visage épanoui qui commentait l’édifice. Elle avait échafaudé une conversation avec la jeune érudite, quelques projets vagues. Ce n’est qu’à la fin de la visite, après avoir échangé quelques phrases, que la Cicérone se révéla être une religieuse Ni son vêtement, ni son apparence ne le laissaient supposer. Judith était déçue. En retournant sur ses pas vers la chapelle, elle s’interrogeait sans parvenir à comprendre les raisons qui rendaient cette fille aussi radieuse. Plusieurs fois, elle parcourut les mêmes emplacements, s’arrêta, respira profondément, repartit comme si ce va -et -vient pouvait naïvement l’amener à une révélation même minime. Elle ne découvrit que le calme et un sentiment de maîtrise.

Pour parvenir à l’équilibre éclatant de la religieuse, pour commencer à accéder à cet univers pétri de silence et de réflexion, un simulacre d’une paire d’heures était insuffisant. Judith l’appréhendait comme un gigantesque retrait qui avait fait disparaître la vie sociale, la foule, la ville, plus loin comme une régression dans le temps qui s’était accompagnée d’une perte des langues commune, pour revenir à une sorte de pré langage sans recherche communicative. La chapelle traduisait en éléments matériels cette acquisition de l’esprit. Présence presque terrifiante qu’avait du être ce Dieu cubique posé au milieu de la forêt.

Face à cette masse de pierres minutieusement ajustée, il n’était plus nécessaire de recourir à la parole. A l’intérieur, le chœur dépouillé et doucement illuminé à l’aube par le soleil levant, déniait aux vocables humains la moindre possibilité d’expression de la divinité. L’adéquation entre le rayon de lumière naissante et l’orifice ouvert spécialement pour lui, était une preuve d’harmonie totale qui se suffisait à elle-même. Judith se complut à penser que la religieuse n’était pas aussi jeune qu’elle le paraissait. La foi avait du la maintenir corps et âme dans un état de fraîcheur et d’innocence quasi éternel. Comme un outil voué dès l’origine à être hors d’usage. Cela fit peur à Judith.

Sans qu’elle y prenne garde, elle se déplaça jusqu’à la mi-août, en se donnant des choix qui étaient encore partiellement surdéterminés par la présence de Julien. Cependant le coup de cœur qu’elle eut pour les Maures, contrairement à l’abbaye du Thoronet était un retour définitif à ses affections antérieures où l’empreinte de Julien n’était plus décelable. Ce fut au travers de quelques randonnées dures et sauvages, que la rupture véritable fut accomplie. Sa solitude au long des chemins avait quelque chose d’équivalent avec celle de la religieuse dans son cloître. Retour sur soi, réflexion, dépouillement des rapports sociaux. Toutefois, Judith connut le doute et la douleur. Plusieurs fois, elle faillit faire demi-tour. Elle eut la tentation de décrocher le téléphone dans une cabine plantée au milieu des bois comme un objet incongru et d’appeler Julien. Elle sentit au travers de sa remise en cause un appel parfois ténébreux venu du fond d’un précipice, venu du néant.

Les heures et les jours passèrent. La nuit, elle dormait dans les fermes où on l’accueillait avec une économie de gestes et de mots qui datait de plusieurs siècles. Le matin, au milieu d’une cour, elle retrouvait ses rites archaïques de purification face à l’eau d’une fontaine. La lumière était crue, l’eau froide. Le vent apportait des odeurs d’humus. La dissolution de Julien s’effectuait progressivement.

Aux détours de son périple, Judith se laissait persuader que ce lieu privilégié lui cédait un don véritable. L’idée de vivre là en ayant ce remède à portée de la main, se concrétisait comme un hommage à rendre à cette terre dont elle tombait amoureuse.

Quelques rechutes furent pénibles lors de son retour vers le monde. A la fin des derniers récitals qu’elle effectua dans la région de Nice, elle attendait Julien. Il n’était pas possible qu’il ne soit pas là, caché dans un repli du public. Elle chanta comme jamais, mais chaque fois, elle échappait à la scène, épuisée et flouée. L’ultime représentation fut un triomphe. Elle se produisit pendant près de trois heures, reprit des textes imprévus, accepta les demandes de la foule insatiable et acheva seule sans musique, noire avec le poème d’Ungaretti.

Elle s’écroula en pleurs dans les coulisses, tandis que les applaudissements continuaient. Tommy réalisa, mais trop tard, qu’il n’aurait pas du intervenir. Judith hurlait, utilisant des bribes de langues diverses, puis retournait sur scène, froide et tremblante. On tenta de la calmer. Des douleurs traversaient brutalement son visage. Elle s’enferma deux jours à l’hôtel sans voir personne, injuria les femmes de ménage, fit un scandale public à la réception et ingurgita deux bouteilles de gin. Quand elle reprit pieds sur le trottoir, entourée d’un nuage à la dérive, elle se trouva guérie de beaucoup de choses.

En la voyant, en voyant son visage ravagé, Tommy fut inquiet. Il se garda bien de le dire.

-       Salut, Tommy, je ne pensais pas te trouver ici, à cette heure.

-       Je t’attendais, j’avais laissé un mot pour toi à la réception.

-       Je sais, j’ai téléphoné, c’est sympa d’être resté.

-       J’ai pensé que tu aurais besoin de quelqu’un pour remonter.

Elle le prit par le bras, l’embrassa, lui caressa la joue.

-       Tu es sympa, mais je ne te le rends pas toujours.

-       Si c’est pour la morale, Stop ! J’ai mieux à faire, on va aller se manger quelque chose.

-       Je n’ai pas très faim.

-       Si, si, c’est parce que tu es crevé, on peut même se payer un quatre étoiles.

-       Et pourquoi ?

-       Tu sais, le contrat de Morandino pour le 33 tours avec la maison de disques…Vous vous étiez …Il y avait eu des frictions.

-       Alors ?

-       Ce n’était pas aussi con que tu le disais. C’est en train de faire un malheur. Tout le stock est parti, il téléphonait pour que tu donnes ton accord à un nouveau tirage, puisque c’est toi le producteur. On a un gros chèque qui nous attend et ce n’est pas fini…Formidable non ?

Elle souriait.

Le retour au Mazet a été lent comme un voyage touristique. Méandres de fin de vacances. Jours écourtés. Soleil moins chaud.

Avec une sorte d’entêtement qu’elle ne comprend pas elle-même, Judith a voulu de nouveau visiter Le Thoronet. Tommy est resté dans un café du village. Elle est partie avec la Land Rover.

La religieuse circulait encore à pas d’insecte dans l’ancienne fourmilière. A l’onde trouble qui se soulevait en elle, en redécouvrant le visage hiératique, Judith comprit et seulement à  ce moment, qu’elle n’était pas venue chercher une émotion centrée seulement sur l’architecture. Après le départ des touristes, elles se parlèrent. Un sourire naquit sur le visage radieux.

-       Vous êtes revenue ?

-       Oui…Judith cherchait ses mots…Coin charmant, site intéressant… architecture saisissante…Aucun terme ne convenait. Les expressions relevaient d’un autre monde. Oui, j’avais envie de revenir, finit-elle par dire.

-       C’est un lieu où on se sent habité.

-       Oui, c’est le sentiment qu’on éprouve.

-       Je pense qu’en un endroit où la dévotion et l’oraison ont été aussi intenses et pendant aussi longtemps, il reste toujours une trace matérielle qui agit. C’est vrai pour toutes les religions.

Elle parlait lentement. Ses yeux brillaient comme embués de larmes. Elle entraîna Judith vers le cloître.

-       Depuis que je vous ai vue, commença Judith, je me demande…je me demande…

-       Pourquoi je suis entrée dans les ordres.

-       Oui…Vous êtes si…cultivée …et puis si…charmante, belle.

-       Il faudrait être idiote et laide pour se consacrer à Dieu ? Vous êtes dure.

-       Ce n’est pas ce que je voulais dire.

-       Je n’ai pas encore accompli mes vœux…Mes certitudes me paraissent trop violentes, pour que je ne les mette pas en doute…Ce n’est pas un choix facile.

-       D’autant plus que vous possédez le savoir.

-       Vous continuez à être féroce. Le savoir, le désir d’apprendre, ne sont pas des comportements très clairs. Je me dis souvent que l’orgueil y est pour beaucoup. La vanité de dominer prend parfois des aspects très pervers.

Elles firent quelques pas en silence.

-       Je me nomme Lise, Lise Cordelier, murmura-t-elle, Sœur Dominique de la Croix si mon choix est définitif. Quant à vous, je sais, j’ai entendu votre dernier disque avec ravissement, c’est un travail d’une très grande finesse et on y découvre un amour réel presque pur, je trouve que c’est une qualité très rare.

Elles parlèrent longuement. Elles se quittèrent à l’entrée de la chapelle.

-         Judith, il faut que je vous dise, depuis votre visite précédente, j’ai pensé moi aussi à vous…J’ai pensé à vous en enviant votre vie que j’ai imaginée…J’ai pensé à vous affectueusement. Cela fait partie de mes doutes.

-       Je regrette d’avoir provoqué…

-       Il ne faut pas regretter. Les tentations sont faites pour être surmontées. J’ai prié pour vous et je continuerai.

L’accumulation de détours, de visites de musées ou d’églises était un moyen de retarder le retour. Pour les édifices religieux, la présence encore proche de Lise supplantait les propos plus anciens de Julien. A côté de Toulon, elle était entrée sous la voûte d’une collégiale romane. Elle était seule.

Tout se passa comme si on la guidait. Elle jeta un coup d’œil distrait à l’ancien baptistère que des fouilles avaient sorti de sa gangue. Elle glissa sur quelques ex-voto qui représentaient des scènes naïves. Elle passa devant les bustes de deux saints provençaux. Des reliques étaient accrochées à l’intérieur de leur poitrine transformée en vitrine. Malgré elle, ses pas l’attiraient vers une abside.

Là, se trouvaient regroupées quelques dalles funéraires. Elle appuya sur un interrupteur. Les inscriptions devinrent lisibles. En s’approchant, elle découvrit un tombeau dont la pierre avait été ôtée et remplacée par du verre. Sous terre, des lampes éclairaient un squelette étendu sur le dos. A l’entour, les attributs de sa dignité achevaient de se désagréger lentement. Vêtements de valeur pulvérulents, bijoux rongés qui avaient du produire le respect. Judith s’avança et contempla.

Les images se dédoublèrent. Au fond de la tombe, il y avait ce petit homme avec les mains à plat sur le sol comme pour se retenir. A la surface de la vitre, le reflet de Judith glissait en révélant partiellement sa présence. Bientôt, le crâne de la tombe et le visage de Judith se juxtaposèrent. Et l’espace d’un sourire confondu, les deux têtes furent d’une ambiguïté terrifiante. »

* * * * *

Inventaire des territoires

Publié le 6 juin 2006
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Poésie. Poésie, puisqu’il faut classer. C’est elle qui reste quand tous les autres genres ont intégré leur situation parfaitement délimitée et qu’il reste un peu de place à la fin d’un manuel ou au bout d’un rayonnage. Poésie comme un surplus, comme un appendice étrange que seuls des esprits aventureux tenteraient de placer sous une identité pas même l’auteur qui dirait alors avec d’autres mots, d’autres tournures et donc en l’assassinant, en quoi la poésie est ce qu’elle est. Comment l’extraire de ce cul de sac où la littérature et la lecture industrielles l’ont coincée si ce n’est en posant qu’elle est de l’ordre de la fabrication des images et qu’elle relève d’une langue façonnée spécifiquement pour bâtir un monde second -celui de la comparaison et des métaphores- le nourrir et le faire vivre accompagnée de cette certitude qu’il est essentiel à notre survie ?

Quatre recueils se succèdent et s’aventurent à délimiter l’espace que le cours d’une existence peut appréhender en y exerçant son pouvoir. Livre des vanités peut-être, à la manière de ces tableaux du Siècle d’Or qui accumulent les objets luxueux – parures, bijoux, miroirs, perles, armures, fourrures-, les nourritures surabondantes, rares, coûteuses, les instances fragiles et impondérables – la plume tremblotante, la bougie dans sa dernière flamme, la musique qui résonne encore depuis un luth au repos, la fleur fanée qui se défait d’un pétale et dans un coin, un crâne. Inventaire donc. Il porte sur l’espace, sur les territoires que nous habitons en même temps qu’ils nous habitent, alors qu’il est naïf de croire que nous en sommes propriétaires et de manière définitive. Un sentiment de doute, la certitude d’une erreur traversent cette attitude possessive et chaque recueil s’avance un peu plus loin pour dénoncer l’illusion en faisant le tour de ce qui paraît être un domaine maîtrisé – Les Frontalières, Les Provinciales – des lieux conquis –Inventaire de l’Empire – pour parvenir à la nécessité d’un renoncement  serein – La Dépossession -.

Derrière ce cheminement déterminé et qui s’avance d’une strate à l’autre, une autre figure va prendre forme à mesure que les propriétés se dissolvent. Comme dans les Ambassadeurs d’Holbein – sans doute avant tous les autres

modèles des Vanités – la scène serait paisible, somptueuse, plongée dans la sérénité que procure la savoir et le pouvoir, sans cette présence informe flottante dont la réalité sinistre est prouvée par son ombre et qui se révèle être un crâne, à condition dans cette pièce du National Gallery, d’effectuer quelques pas, de se placer de biais, bref de changer de point de vue pour percevoir la réalité telle quelle est.

Si ce livre vous intéresse, vous pouvez cliquer ici.

Extrait

«    This is the end of my life in art.

At last  I have found the woman

I was looking for.

Leonard Cohen

La vie d’artiste.

C’est comme si nous habitions Château Marmont

Sur Sunset. Au cinquième.

Les draps sont roses, ravagés de plis.

Les couloirs, ouatés, caverneux.

Il y a plus de mystères au fond de ton sexe

Livré à ma lecture d’aveugle

Que sur les parois du Pech Merle

Sous les projecteurs et les yeux érudits.

Au fond de ton vagin la gravure de mes doigts

A libéré un flot de bisons, d’antilopes, de chevaux

De cerfs, de loups, d’ours, de mammouths

Et leur course – un chaos –

Fait vibrer les nerfs de ma main.

Sur le boulevard, des voitures passent en silence

Comme si le septième sceau avait été brisé.

Je suis une charnière dans le crépuscule, prêt à hurler,

A basculer dans un film de Dreyer ou de Tarkovski

Si ton sexe ne m’était ouvert comme un livre

Et ton buste  comme une orangeraie pour la soif.

Patience. Je connais la patience.

Celle des bergers vitrifiés par la nuit glaciale

Et devenus invisibles, sauf au troupeau,

Celle des tailleurs de pierre, aussi dure que l’écoinçon.

Et elle viendra la femme de chambre.

Mexicaine, exploitée, bardée d’un œil agressif de cartouchière,

Rebelle. Mais consentante pour la confection des Red Needles,

- Selon l’évangile de Leonard Cohen

Tequila and cranberry juice, lemon and ice,

In a suite on the fifth floor -

Consentante  pour la soûlerie rouge.

2

Consentante. Bien dressée.

Ressemblante à elle même. A l’image du siècle

Qui nous façonnait automate, petite mécanique

clouée à son socle,

Parlante, sans ivresse, sans perspective, grippée,

Douée du seul espoir d’être parfois ailleurs.

Il est cinq heures. Les automobiles ronflent dans Sunset.

Rompu, je rêve d’un motel dont l’enseigne

-Cœur cassé qui clignote du ventricule-

Serait le dernier mot dans le dernier désert,

Mohave ou Sonora.

Je rêve comme les aphasiques,

Par demi phrases, sur une grammaire qui se tronque, par plis,

A l’affût des fêlures qu’on ne voulait pas voir.

Comme des rides au bord de l’œil.

Faubourg des villes condamnées. Big One.

Ton sexe est la seule, l’ultime fente aussi de mon salut.

La femme de chambre ne fait que passer.

Sa trace- comme les nôtres sur les draps roses,

Ou mêlées à l’empreinte des sabots

Dans les drailles qui mènent au Célé – sera légère :

Un cheveu noir graissé, comme une arme sur l’oreiller,

Une mince morsure de lèvre sur le verre embrassé.

Rien. A peine pour quelques instants un bruit soyeux

Comme le murmure du vent dans les roseaux

En préambule à l’invention du langage.

Ou la rémanence de son regard brûlant

Qui nous rend impudiques et fautifs, Adam comme Eve.

C’est l’Eden à château Marmont

Avec pour Dieu une mexicaine aux seins lourds.

3

J’étais lisse et poli comme un galet.

Galet docile, galet laminé par le passage des livres

Et déchiré d’ornières intérieures

Parce que les illustrations sont des socs

Qu’elles ouvrent des fenêtres,

Ou parce que le papier lacéré, lacté, nourrissant

Offre une friandise. Rare.

Fallait-il ce cadeau d’empoisonnement obligatoire ?

Fallait-il quitter les quais de la parole ?

Apprendre à lire et à écrire à petites lapées

Qui captent au hasard des sonorités grouillantes

Dans les vagues humides de la classe.

Les vitres corrodées par l’âge, rendues myopes

Sous le cumul de générations d’insectes en poussière,

Bancales et vieillardes

Encadraient un gouffre aux lueurs d’aquarium.

Maîtriser le harpon de la plume.

L’encre, qui saigne violette sur chaque accroc à la page

Au long du remous entre les interlignes,

Laisse croire à un gibier blessé et vaincu

Toujours plus loin, toujours ailleurs,

Et la religieuse exsangue, à un ange

Dont la cornette bat de l’aile.

Je crains toujours les femmes à la peau translucides

4

Trop blanches et blêmes, elles  rôdent encore.

Dans l’aube d’hiver, sur les boulevards épaissis de gel,

Elles prennent formes aux frontières du brouillard,

S’en décollent et – décalcomanies blafardes –

Glissent, leurs mains guettant ma main, leurs lèvres, ma bouche,
Pour me balafrer d’un sourire,

Me convaincre de l’âge – mon poumon siffle au froid -

Se repaître de la disparition de ma guide,

Vouée au gardiennage des lettres  et des mots.

Tous ces mots, toutes ces phrases qui s’enlacent

Et tissent le fil de mes jours

Où l’aube, dans le boulevard rectiligne,

Pénètre comme un rasoir.

Que n’étais –tu venue plus tôt

Me guérir de l’alphabétisation,

De la dépendance d’écrire,

Des perfusions qui gouttent des bibliothèques,

De l’allégeance à l’encre qui s’écoule.

J’étais nu, aussi nu qu’un ciel bleu du Lot, en Août.

Nu comme un galet qui ne reçoit sa ligne parfaite

Qu’à la pression d’une main.

O cette femme blafarde, sans seins, sans hanches,

Droite comme un i et qui parfois se penchait,

Encore raide ou réticente pour me vêtir de mots.

5

Aussi, ma main droite s’est figée,

Sur un geste noueux de paralytique,

Coagulée autour d’un porte- plume imaginaire.

Et mon crâne, clos sur lui même, comme une ruche,

Vrombit d’une nuée de récits sans fins.

J’erre chaque jour dans un roman d’aveugle,

Du bout des doigts.

Les chemins, depuis longtemps, ont éclaté

Dans l’effondrement des dolines pourpres,

Et à cette couperose du sol – la même qui creuse le causse en sécheresse-

S’ajoute celle de la joue religieuse

Raide de la toile  glacée par l’émeri.

Quand je tâtonne au long de ce cheminement,

J’accompagne le tracé de ces vaisseaux rompus

D’une bave brillante et sombre.

J’écris, noir, dans le deuil

Depuis que tu m’as été donnée en partage

Revêtue de ta peau d’anthracite,

Et ornée de tes yeux d’idole qui guettent ma cécité.

Guide frêle, mais guide de ma charpente.

6

Si tu savais, à soixante ans,

Le cortège de morts qui s’attachent à mes pas.

Et qui me talonnent.

Si tu savais les fantômes que j’emporte.

Ici même. Château Marmont. Sur Sunset. Au cinquième.

Même ici, dans le plaisir de ta chair, de la soie chinoise,

De l’épiderme aztèque de la femme de chambre,

De la pyramide du lit.

Même dans les combes ou sur les causses, quand je marche seul.

Ma tête est une page blanche cernée de noir.

J’avance demi nu suivi par mes spectres.

Quand la porte fut close, claquée contre le néant,

Et pour chacun,

Je n’étais pas dans la ressource de pouvoir crier.

Paralytique voix, confite à pas lents

Par les mots des grandes hémiplégies

Et par les chagrins aphasiques.

Je ne suis qu’un silence, comme celui des canyons,

Un silence réduit à l’animalité

Et cousu dans la fibre organique

Et tissé d’un hurlement, de celui que poussent

Les pièces après un déménagement,

Ni pour des plus jeunes, ni pour ma mère,

Je ne sus  ré accorder le langage.

J’écrivais. J’écris. J’écris encore. »

* * * * *

Terrasse avec paysage au bord du Célé

Publié le 6 janvier 2006
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Les Travaux et les Jours. Avec la référence aux saisons, à l’activité humaine attachée à la campagne, à la présence d’un  paysage peuplé aussi d’animaux, le récit pourrait se rattacher de très loin et faiblement, et puisqu’il faut classer, à des œuvres modelées depuis des siècles par les latins. Plus modestement, après s’être calé dans une vallée du Sud ouest, le livre entame une réflexion apparemment à bâtons rompus, sur des lieux qui ont accroché l’auteur au passage jusqu’à le fixer dans le site en surélévation d’où en toute sérénité il observe. D’une certaine manière la terrasse pourrait bien constituer un genre littéraire en soi comme on dit le roman ou la poésie. Un homme s’est arrêté là – il se tient sur une strate de calcaire qui soutient une maison, un arbre ; il s’est retiré riche sans doute de son attente patiente- et les jours passent indiscernables les uns des autres car la temporalité ne doit plus rien aux horloges mécaniques, elle s’est fondue dans l’ample mouvement de la nature qui fait que insensiblement l’hiver succède à l’automne de manière visible, que les bêtes suivent le rythme journalier qui commence avec l’aube, que des enfants rejoignent la lueur des lampes dés que le crépuscule jette ses draps de plus en plus noirs sur la vallée. Rien de plus.

Un homme s’est arrêté là qui piétine sur la terrasse étroite et limitée, cependant le spectacle qui se donne à lui et qu’on pourrait croire borné lui offre le pouvoir d’élargir sa perspective. A l’opposé de ceux qui voyagent,  qui perdent leurs repères, leurs frontières et se trouvent condamnés à transporter avec eux leur propre culture et leur regard uniformisé, l’homme de la terrasse approfondit les lieux qui l’accueillent. La terre qu’il foule- ce calcaire originaire écrasé sous des millions de siècles- lui révèle l’Histoire antérieure de la vallée dont les rives habitées de très longue date laissent transparaître par bribes les traces de peuplades préhistoriques, la présence d’habitants du passé, le souvenir de disparus très proches qui reprennent leur souffle et chuchotent. Il attend.

Si ce livre vous intéresse, vous pouvez cliquer ici.

Extrait

« Le pain. Avec ses rites étranges et cachés- la dissolution de la levure dans la farine et l’eau, la montée du levain au secret d’une serviette, la clôture des portes livrées au courant d’air- la préparation du pain annonce une alchimie. Traqué par l’insomnie, Honoré lui procurait un peu plus de mystère par une fabrication avant l’aube. Sur le causse, par les nuits claires d’août, le cheminement de sa longue silhouette vers le four adossé sur une grange à l’écart, insufflait à sa présence un pas inquiétant de cambrioleur et, pour peu que la lune fut levée, son ombre démesurée par cette lueur oblique et blême jetait sur le chemin les contours d’un animal inquiétant. D’ailleurs toutes les bêtes se taisaient, à l’exception d’une chouette, trop sûre d’être à l’abri dans le poumon vermoulu d’une charpente.

Puis, après quelques plaintes de branches brisées comme des os douloureux, un brasillement rapide trouait la nuit, s’épaississaient d’un coup en révélant une bouche semi – circulaire ardente, devant laquelle, les gestes secs d’Honoré pour nourrir le brasier, lui conféraient la vivacité d’un forgeron fantastique. L’odeur de bois brûlé, comme plus tard celle du pain, s’épandait vite et l’hiver ; en glissant jusqu’au Célé saisi par le froid elle faisait naître des images de dégel annonciateur d’un printemps fictif. La bouche devenue incandescente était masquée d’un coup par la trappe d’acier et selon la saison, Honoré rentrait se mettre à l’abri de la bise ou s’asseyait sur un rondin, à l’écoute du monologue continu du feu jusqu’à ce qu’il se taise et laisse chuchoter ses braises.

Comme pour la cuisine, l’appréciation de la juste température ne relevait ni des travaux d’Anders Celsius ni de ceux de Daniel Gabriel Fahrenheit .Après l’enlèvement des braises qu’on faisait glisser comme un enfer miniature, un épi de seigle suffisait. Placé dans l’âtre, à l’extrémité d’un bâton – et à condition qu’il revînt de la fournaise avec ses barbes brûlées d’une manière caractéristique, qu’Honoré savait lire- le four était prêt. L’assoupissement était rompu. La pâte était amenée de la maison dans des paniers de paille. La trappe claquait. On sortait des palettes. Les boules livides étaient glissées sur la sole. On tirait la trappe. On attendait.

Bientôt une autre odeur s’échappait, elle faisait traîtreusement la conquête du causse, si forte et si captivante que même les dormeurs les plus massifs de la vallée se trouvaient harponnés malgré eux et que l’eau leur venait à la bouche bien avant qu’ils aient ouvert les yeux. Le four baillait enfin sa chaleureuse fatigue. Les pains étaient sortis de sa gueule d’un coup vif de palette comme des bijoux dérobés. Nous restions immobiles pour mieux nous imprégner de tous ces sucs encore brûlants. La croûte dorée et brillante jetait quelques craquements brefs lorsque les pains glissaient sur la planche. Brefs aussi, mais en sourdine, les jugements d’Honoré sur son œuvre  disaient en occitan les qualités que chacune de ses pierres philosophales laissait transparaître à son regard savant.

Il faudrait encore attendre pour goûter aux délices des couronnes. Ce serait alors un moment délicat comme tous les rites de commencement. Honoré remettrait d’abord sur le ventre, le pain malencontreusement tombé sur le dos. Puis, il le saisirait. De la pointe de son canif patiné, il tracerait rapidement, en douce, une croix qui avait perdu depuis longtemps son sens religieux. Sa main découperait la première tranche en tournant autour de la croûte. Et de sa voix nette et un peu ironique que j’entends encore, rappellerait  la tablée à la vanité des existences par un «  Non sabèm pas si lou finiram. »

Il me fallait des aïeux de grande envergure. J’étais dans une lignée sans savants, sans artistes. Moi même privé de dons. On ne s’installe pas dans un lieu avec la seule gloriole de l’avoir acquis. Quand ils passent, en me rappelant mon nomadisme juvénile, je peux dire aux « pédestres » et sans hypocrisie que je suis d’ici et que mon héritage le prouve. Déjà j’ai adopté le principe selon lequel rien de sérieux ne s’achète, mais que tout se fabrique , se construit , se façonne avec du temps. Déjà, je commence à lire l’impondérable, la fatigue du calcaire dans une pierre d’angle, la résistance d’un nœud pris sous l’aubier, la fraîcheur de la nuit prochaine si le vent a tourné, la fêlure infinitésimale que l’automne pose entre les peupliers du bord du Célé et les noyers de la pleine terre. Pour cela, mes racines ont poussé. Ici sur la terrasse, mais aussi comme des surgeons, dans ma tête qui s’est mise à bruisser comme le faisait le feuillage protecteur des chênes abattus.

Même si l’âge  me saisit, je ne me suis  pas rendu à la caducité du sage revenu de tous les savoirs. Mon ignorance est jeune. J’attends de cette vallée, de la tribu qui la peuple, d’être ravi encore par les apprentissages. L’occitan ne me parle qu’au cœur. Le gémissement du bois qui se fend ne m’a pas tout dit. Et les cris poussés par les buses sont parfois incompréhensibles. »

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